| Les campagnes khmères
Le Cambodge est un pays où, exception faite des principaux pôles urbains (Phnom Penh,
Battambang et Siem Reap), les paysages semblent directement sortis d'une autre époque. La
nature y a été magnifiquement préservée et reste quasiement vierge de tout modernisme.
Elle s'étale, délicieusement colorée, à travers l'infini de rizières hérissées de
palmiers à sucre. Les scènes de vie observées dans les villages ruraux diffèrent peu
de celles remontant à l'époque de la magnificence d'Angkor et dévoilent la splendeur de
pratiques ancestrales ; la vie campagnarde y respire la simplicité et le contentement.
On marche le long de chemins dont tous les arbres ont un âge, un nom et abritent un
génie. Sur les fins sentiers des diguettes bordant les rizières, des enfants se
hasardent seuls ou à deux sur des vélos trop grands pour eux. Les adultes pêchent en
déployant en un lancer agile, des filets éperviers qui embrassent les eaux
poissonneuses des mares laissées par la dernière saison des pluies. Une fois asséchée,
la flaque rendra aux paysans les coquillages et les poissons de boue qui s'y sont
multipliés. Pudiques, les femmes s'y lavent habillées d'un long sarong en versant
sur leur peau mate, des cruches d'une eau tiédie par un soleil de plomb.
Les plus jeunes font des toboggans de terre dans les berges des cours d'eau et
ramassent à l'occasion des fleurs de lotus dont les graines tendres et la tige les
régalent. Ils conduisent à la baguette des buffles et des bufs de vingt fois leur
poids vers leur bain quotidien et s'enfuient, amusés et rieurs, à l'approche de
l'étranger.
Sous le zénith et avec de la vase jusqu'aux tibias, les dos se courbent pour repiquer
le riz encore immature. Des fronts perlés de sueurs s'essuient machinalement avec le
traditionnel krama, cette fameuse écharpe de coton servant aussi bien de
couvre-tête, de paréo, de hamac pour bébés, de corde ou de baluchon
Bientôt les
pluies se feront plus fréquentes et les pousses de riz onduleront à perte de vue sous la
brise de chaleur qui précède l'orage quasi-quotidien de mousson.
La principale activité du Cambodge a toujours été et reste encore la culture du riz
; les hommes ont ainsi indexé leur rythme de vie à la croissance de la précieuse
céréale nourricière. Les outils utilisés dans les campagnes n'ont que peu évolué
depuis des siècles et les charrues polies par le frottement de la terre continuent
invariablement leur brassage méthodique et laborieux. "Restons au rythme qu'ont
connu nos ancêtres, au rythme du riz: ils s'en sont sortis ainsi".
A quelques centaines de mètres de là se détache du vert des rizières une colonne de
bonzes en quête de leur aumône quotidienne. Nu-pieds, crânes rasés et drapés de toges
dont les teintes varient du jaune canari au bordeaux, ces moines bouddhistes observent un
ascétisme rigoureux et vivent de l'aumône de leurs fidèles. Leur psalmodies monocordes,
et ininterrompues, résonnent souvent depuis la fraîcheur et la pénombre des pagodes où
ils se recueillent et se prosternent devant le Bouddha Eclairé.
Lotus, encens, jasmin et huiles embaument les abords des marchés où se concentre
l'activité du village. Le marché est avant tout le principal lieu déchange pour
plus de 85% de la population cambodgienne. Dès le début de l'après-midi, puisque le
poisson, le riz, les fruits et les quelques ustensiles de cuisine y ont été vendus, le
marché est déserté jusqu'au lendemain : il y fait trop chaud ; on préférera
aller rêver sous l'ombre épaisse d'un manguier ou bien se laisser bercer, au fond d'un
hamac, par le parfum de frangipaniers qu'apportent de légères brises.
Les maisons, bien souvent faites de feuilles de palmiers séchées, de bambous ou de
bois, abritent sous leurs pilotis quelque hamac usé alors qu'un foyer de terre cuite
chauffe la soupe de riz du jour tout en éloignant les moustiques. A l'approche de la
nuit, des femmes y rentrent le modeste achalandage d'une petite échoppe de bord de route.
Elles ont passé l'essentiel de leur journée à vendre de petits riens et leurs
délicieux jus de canne à sucre ou de noix de coco.
Le soir tombe déjà sur les campagnes khmères, tout le monde se rassemble alors au
village. Quelques conteurs subsistent, qui transmettent aux enfants les vestiges d'une
culture orale tristement amoindrie par les années de rupture qu'elle vient de traverser.
D'autres préfèrent se retrouver autour d'une télévision ou d'un karaoké qui
déversent dans la nuit le son sirupeux d'un monde qui bouge.
Une solide orchestration sociale
L'orchestration de la société khmère est pyramidale et se répartit selon les âges
; l'individu n'y existe que par son positionnement dans la grande famille khmère. Avant
même d'être, un individu khmer naît situé. Il n'est pas:
il naît d'abord fils d'untel, petit-fils d'un autre, neveu de son oncle et cadet de son
aîné (le verbe être n'existe d'ailleurs pas en langue khmère). Le respect des anciens
et de leurs paroles est l'une des valeurs fondamentales de la société khmère.
Directement au-dessus des vénérables de la famille, siègent au sommet de la pyramide le
Roi Norodom Sihanouk et son épouse, la Reine Monineath.
Il existe, comme marque flagrante de cette volonté de situation, pas moins de sept
niveaux de vouvoiement en langue khmère et il est courant, par exemple, qu'un étranger
se voie interpellé par "bang pro / bang sreï" (grand frère / grande
sur) ou "pou / ming" (mon oncle / ma tante) ; ceci dans la volonté de le
situer par assimilation et afin de définir le rapport que l'on engage et les codes qui le
régiront.
Ce vu d'une harmonie sociale promeut une uniformité d'ensemble, gage de
l'affiliation à la grande famille khmère. Pourquoi attirer à soi le regard des autres
et perturber l'ordre établi de la structure familiale? La discrétion reste finalement
de rigueur, appuyée par de multiples marques de déférence et de respect à montrer aux
plus anciens, aux enseignants, aux officiels, aux bonzes et à la famille royale. Mieux
vaut éviter de se distinguer et continuer à tenir son rôle
depuis sa place.
Le sourire khmer
La réserve dans le discours comme dans les gestes est de rigueur au pays khmer. Elle
se discerne sous un sourire immortalisé par les célèbres Apsaras, danseuses
célestes des temples d'Angkor, et continuellement arboré comme artifice de neutralité.
Le sourire khmer est la barrière entre l'apparence sociale et le for intérieur. Mais ne
vous fiez pas à ce masque! Jovial, le sourire khmer peu aussi bien couvrir une haine
profonde. Apparemment radieux, il peut aussi dissimuler quelque profonde douleur.
Le discours khmer
L'harmonie est une notion importante chez les Khmers, même si la langue khmère ne
connaît pas ce mot et a du l'emprunter au pâli. Ainsi, lors d'une discussion, l'harmonie
des sons compte-t-elle autant que son contenu. Il importe que le discours soit fluide,
"chantant".
Un Boileau khmer dirait sans doute quelque chose comme "ce qui vous inspire
viendra en chantant"! Les grands orateurs sont reconnus pour leur aptitude à
trouver les mots justes les plus chantants. Il n'est pas rare aussi qu'un mot soit suivi
d'autres mots de même racine, qui ne comptent pas pour le sens de la phrase mais sont
prononcés pour le simple plaisir de les entendre sonner entre eux. Le Roi Sihanouk est
connu et admiré pour cette aisance qu'il a à faire chanter les mots à satiété. Le
tristement célèbre Pol Pot, quant à lui, se servait de cette capacité pour envoûter
ses interlocuteurs comme certains de ces parleurs à la verve fluide pourtant appréciés
du peuple khmer.
Cette volubilité s'accorde avec le style du discours khmer puisque celui-ci est
plutôt intuitif que rationnel et concis: une idée est décrite par un ensemble de
paraboles qui enlacent le message de l'orateur. D'où de courantes répétitions et
redites qui cernent le discours dans l'éventail de ses possibles: il s'agit de montrer
sans pointer distinctement! Il appartient à l'auditoire d'interpréter les insinuations
et d'entendre le non-dit afin de discerner les différents niveaux que recouvre le
discours.
Les règles de politesse khmère exigent en effet de ne pas importuner l'autre avec ses
idées propres ou ses sentiments. Ce que nous appellerions "tourner autour du
pot" ou encore "noyer le poisson" est en fait une marque de délicatesse,
délicatesse d'autant plus avérée que le sujet est
délicat!
Comment dire les surprenantes différences qui font la folle ambivalence du peuple
khmer?
Une sensation de hors temps
Le Cambodge donne facilement l'impression d'un ailleurs sur lequel le temps
semble n'avoir pas d'emprise. La linéarité du temps, les projets de long terme et
l'épargne sécuritaire n'ont pas de place dans une vie rythmée par le cycle des
récoltes: l'urgence d'une survie quotidienne couplée à la croyance bouddhique en une
prochaine réincarnation entraîne les Cambodgiens dans une circularité qui s'impose
comme un état de fait.
C'est pourtant bien le XXIe siècle au Cambodge aussi: on croise en rase campagne, par
plus de 40°c à l'ombre, des mobylettes chargées de pains de glace ou des haut-parleurs
appelant à tue-tête à se joindre à une collecte d'argent pour la construction d'une
nouvelle pagode.
Mais quel XXIe siècle? Quelles différences!
Le temps continue de filer comme il la toujours fait: sans se faire remarquer,
immuable.
On sort du Cambodge à la fois perplexe et rêveur
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