Krousar Thmey - "Nouvelle Famille"  

Quand enfance responsable et police vérolée ne font pas la paire

 


 

Kaétri vit à Kumdang Tong, un petit village de la province de Kampot situé aux pieds de la chaîne dite "des éléphants". Comme beaucoup de cambodgiens, il ne sait ni lire ni écrire car il n'a jamais eu la chance d'aller à l'école. Trop pauvre pour posséder sa propre terre cultivable, Kaétri travaille comme journalier agricole. Ses maigres revenus, irréguliers et incertains, lui permettent tout juste de faire vivre sa femme Chum King et leurs quatre jeunes enfants, Sok, Vany, Vana et Peul. Tous les six vivent dans une étroite paillote construite par Kaétri en bordure du village, au beau milieu d'une palmeraie.

L'aîné, Sok, est un petit garçon vif, intelligent et surtout habile. Son père l'emmène souvent à la pèche avec lui pour sa plus grande joie. Sok adore remonter lentement la rivière en compagnie de son père, passant doucement ses mains dans les trous d'eau afin d'y saisir les poissons qui dorment. Les jours où la pêche est bonne, il accompagne avec joie sa mère au marché vendre ce qu'ils ne mangeront pas. Quelques fois ce sont les noix de coco qu'il a cueillies que le petit garçon s'en va vendre: après s'être attaché les pieds au moyen d'un krama, ce foulard khmer typique, il grimpe le long des troncs lisses de palmiers pour cueillir des noix de coco perchées parfois à quinze mètres du sol.

Mais Sok souhaiterait aller plus souvent à l'école. Tous les jours il voit passer devant sa paillote les enfants des environs qui se rendent à Wat Ang Swaille, l'école de son village. Malheureusement Kaétri et Chum King parviennent tout juste à nourrir leurs quatre enfants et ne pourraient y arriver sans l'aide de leur fils aîné Sok. Il lui est donc souvent difficile d'abandonner sa famille pour rejoindre ceux de son âge qui ont la chance d'aller à l'école.

Un matin, Chum King lui demande de prendre soin de Peul, son petit frère qui souffre d'une légère fièvre pendant qu'elle accompagne son mari travailler au repiquage du riz. Alors qu'il est en train de jouer avec son petit frère devant la paillote, un policier vient le trouver et lui lance d'une voie autoritaire "toi, viens avec moi! J'ai soif. Je veux que tu montes dans un palmier me cueillir des noix de coco!". Sok explique alors qu'il ne peut pas abandonner son petit frère car il est malade et que ses parents lui ont demandé d'en prendre soin en leur absence. Devant ce refus le policier s'énerve, attrape Sok par le bras et tout en le traînant vers la palmeraie, lui dit "J'ai soif, et je veux que tu me cueilles des noix, si tu refuses je te bats!". Malgré sa peur le petit garçon refuse une nouvelle fois d'obéir et s'échappe pour retourner vers la paillote et son frère. Alors le policier ivre de colère face à la résistance du petit garçon, le rattrape, sort son arme et tout en appliquant le canon contre l'oreille de l'enfant lui crie "si tu refuses encore je te tue!". Sok, terrorisé par toutes ces menaces est comme paralysé lorsque tout à coup le policier tire et le blesse mortellement avant de lâchement s'enfuir.

Sok n'a que onze ans et demi. L'enfant est entre la vie et la mort lorsqu'il est transporté à l'hôpital. Miraculeusement sauvé, Sok reste plus de huit mois sous la surveillance des médecins de l'hôpital de Kampot. Au cours des mois qui suivent, il recouvre petit à petit ses esprits. Malheureusement le petit homme ne pourra plus mener la même existence qu'autrefois ; il a perdu l'usage de ses yeux et entend difficilement.

Sok quitte finalement l'hôpital pour retourner auprès des siens. Pour lui comme pour sa famille ce retour est difficile. Que de choses ont changé! Sok n'accepte pas ce nouvel univers sans couleur et sans bruit dans lequel il est enfermé à l'écart de ceux qu'il aime. Quant à ses parents, ils se trouvent bien démunis face à l'immense souffrance de leur fils. Cinq mois s'écoulent ainsi durant lesquels le petit garçon reste enfermé derrière un mur de douleur.

Un jour, une jeune femme travaillant pour Licadho, une association qui lutte pour défendre les droits de l'homme au Cambodge, rencontre Kaétri. Il lui raconte la terrible histoire de son petit garçon. La jeune femme comprenant l'extrême détresse dans laquelle se trouve Sok, tache de convaincre Kaétri et Chum King que leur petit garçon doit les quitter pendant quelques temps afin d'être pris en charge par des personnes qui sauront lui redonner les moyens de communiquer, de rire et de jouer avec d'autres enfants. Comprenant qu'il est essentiel que leur enfant sorte de son isolement, Kaétri et Chum King acceptent la proposition de la jeune femme. Deux semaines plus tard, Sok est accueilli par Krousar Thmey à l'école pour enfants aveugles de Chbar Ampeou, près de Phnom Penh.

Loin de sa famille, se sentant toujours aussi isolé, Sok refuse de se nourrir et de se lever pour aller à l'école. Il reste couché toute la journée, tantôt silencieux, tantôt violent, pleurant beaucoup. Alors, Palla la directrice de l'école Krousar Thmey, s'attache avec une infinie patience à engager avec lui un dialogue. Sok entend de mieux en mieux. Aussi, profitant de cette amélioration, elle essaye d'aller chaque jour un peu plus en avant afin d'apprivoiser ce petit garçon cloîtré dans son immense douleur. Après quelques semaines d'efforts Sok accepte petit à petit de s'ouvrir aux personnes qui tentent de l'aider. Lentement, il commence à s'intéresser à ce qui se passe à l'école, à faire confiance aux professeurs et aux autres élèves qui comme lui ont perdu la vue. Jours après jours, Sok découvre que même sans ses yeux il peut lire, compter, apprendre, jouer et rire. Les autres enfants de l'école lui montrent comment se déplacer au son de la voie, et comment surmonter son handicap et jouer avec eux.. Il comprend que finalement sa cécité ne lui impose pas de rester seul à l'écart des autres.

Aujourd'hui, le policier qui mutila Sok en septembre 1997 vit paisiblement dans la région de Khor Kong au Sud-Ouest du Cambodge. Il travaille toujours en tant que "gardien de la paix" pour le gouvernement en dépit de nombreuses plaintes adressées à ce dernier par les parents de Sok et les associations de défense des droits de l'homme…

Cela fait maintenant presque quatre ans que Sok est arrivé à Chbar Ampeou. Sa soif d'apprendre est grandissante. La douleur et les larmes l'ont quitté pour faire à nouveau place à la joie et aux rires. Les vacances sont l'occasion pour lui de partager avec sa famille tout ce qu'il a découvert à Chbar Ampeou. Mais son sourire restera emprunt pour de nombreuses années encore de toutes les souffrances qu'il a connues depuis le jour où il rencontra ce policier.

Et si ensemble on se mobilisait pour continuer à aider ces enfants si courageux.